Jeudi

Je voudrais vous raconter. Quand ça brûle un peu la gorge et que la chaleur monte. Quand ton corps n’existe plus vraiment. Il se balance, se déhanche et se déchaîne. Et le sourire se dépose tout seul sur les lèvres et s’y accroche un bon moment. Ses yeux brillaient et il riait en me regardant.
Je raconterais bien ces retours au petit matin. Ces gens dans leur bulle croisés dans le métro qu’on regarde à la dérobée. Le soleil qui pointe son nez et moi qui me glisse sous les draps. Encore une nuit éveillée. Tous ces pavés arpentés, ces rendez-vous éternellement en retard. On va où ? Inspirer un grand coup. Laisser entrer la nuit.
Je vous dirais bien les « cours de français » et les grands éclats de rire. « Nan, là c’est encore une exception ». L’odeur du pain grillé et le quotidien de la coloc. Le temps qui passe vite, si vite. Mais peut-être pour la première fois, la sensation de pouvoir le saisir. Le sentir gigoter, se débattre. Le caresser une dernière fois et le laisser s’enfuir jusqu’à la prochaine.
Je vous raconterais bien les courses-poursuites, les cocktails et les hamacs au bord de l’eau. Les gens rencontrés on n'sait plus trop comment et les joints partagés, les allusions et les questions qui reviennent. Les messages retrouvés par hasard et qui font drôlement plaisir. L’instant surtout.
J’aimerais bien vous raconter ces instants qui pétillent, ces instants à collectionner.
Mais il veut venir me voir. Je ne sais pas quoi penser. Depuis que j’ai vu le titre d’une certaine chanson, je ne peux pas m’empêcher. Oui, je suis stupide. Depuis là-bas. Là-bas loin d’où j’ai fuis je suis partie. Ca dépendra de pleins de choses. Mais il veut venir me voir. C’est pour se louper encore une fois ? C’est pour continuer à se voir une fois tous les trois mois ? Si tu n’es plus seul ne viens pas. Si tu n’es pas décidé ne viens pas. Si c’est pour suivre tes potes ne viens pas. Si c’est pour continuer à me ronger le cœur de remords, de regrets, de manqués surtout, ne viens pas. Ne viens pas, ne viens pas. Ne viens pas. Sauf si.
(Si tu savais comme j'ai envie de te voir)
Samedi

Je pensais ne presque pas avoir d’attaches. Je pensais pouvoir partir, tout quitter. Et oublier. Recommencer peut-être. Changer de décors. Et m’éloigner encore. De lui et de cette ville trop pleine de souvenirs. Mais le « presque » il a un peu trop de poids dans cette histoire. Parce que une fois loin. Une nouvelle langue, des nouveaux gens, une nouvelle ville. Tout. De nouveau. Naïve. Et ben quand je cesse de m’agiter et de m’étourdir. Je me raccroche. A ce « presque ». A ces gens qui me manquent. Vas y dis-le.
Mon nouveau coloc’ me racontait qu’il allait couci-couça, parce que finalement, c’était peut-être pas une si bonne idée d’avoir quitté sa ville pour ici, parce que sa copine, ses potes … etc. Je répondais oui-oui sans réfléchir. Je voulais surtout qu’il arrête de mettre des mots sur ce que j’avais dans la tête. J’ai recommencé à mal dormir. Et à avoir envie de m’anesthésier la pensée. Il faut que je trouve le courage de tout reconstruire ici. Je pensais que ce serait plus facile d’oublier, de tourner la page.
Il a suffit d’un SMS, d’un ridicule petit SMS. Qui signifiait qu’il pensait encore à moi et qu’il avait envie de me voir. Pour le reste je ne sais pas. Mais ça a suffit à me refaire le défilé des souvenirs. A avoir mal au ventre. Envie de pleurer et envie de rire. Je fais quoi ? Je prends l’avion ? On est condamnés à se louper éternellement ?
Hey, quelqu’un ? Prends ma main. Emmène-moi. Raconte-moi ce que tu veux. Je veux du différent. Radicalement. Je veux plus rechercher le même - inconsciemment - toi par petits morceaux. Ca ne devient plus possible là. Je m’étouffe toute seule, ou presque. Fais-moi rêver. Change le film qui tourne en boucle dans ma tête. Ou à défaut. Fais diversion quelques instants.
Samedi

On était dos à dos. Tu discutais avec des gens et moi avec d’autres. Tu as mis tes mains dans ton dos. Je sais pas trop comment je l’ai su. Mais j’ai fait tout pareil. Tu as mis tes mains dans ton dos et tu as attrapé ma main. Juste glisser ton pouce dans mon poing. Juste tes doigts entre les miens. Juste une invitation.
On ne se connaissait pas quelques heures plus tôt. On s’est retrouvé face à face et je t’ai trouvé beau. L’alcool distillait dans mes veines et je devais balancer des sourires à tout va. Je sais plus ce que tu me disais. Tu voulais voir mes yeux et tu as piqué mes lunettes. Tu m’as trouvée bien trop jolie. Ca c’est ton pote qui me l’a dit. Toi t’avais l’air aussi réservé que moi.
On a beaucoup dansé. Tu prenais tellement soin de moi. Y’avait les lumières qui jonglaient, tes mains autour de mes poignets, ta bouche sur ma nuque et des sourires qui crépitaient. Vivante. Vivante. Tellement vivante.
On se connait depuis longtemps non ? T’étais tout pile comme j’avais envie. Ca fait des mois que j’essaie d’aller mieux. Il suffisait que tu me regardes. Ma bouche sur ton dos brulant. Tes bras autour de moi et tes mots à l’oreille. Tout parait si simple. Chhhut.
Au petit matin : « A bientôt. On se revoit bientôt hein ? ». J’ai pas réussi à te regarder quand tu as dit ça. J’avais un énorme nœud dans la gorge. La vie se fout de ma gueule.
Je prends juste l’avion dans deux jours. Putain de vie.
Lundi

Non. La réponse est non. Je n’oublierai pas les autres.
Il était là, à me raconter des jolies choses, à essayer de me raccrocher à la terre un peu. A me dire que c’était pas seulement l’alcool, ça faisait des mois qu’il avait envie de m’embrasser. Je me suis laissée faire. J’aurai aimé te prévenir, t’expliquer. J’ai regardé mes pieds. Je devais beaucoup te plaire. Moi j’avais pas les papillons.
Je m’en vais. Tu le sais et tu as peur. Je m’en vais et j’ai peur aussi.
Pourtant le temps s’est arrêté en amphi. Le soleil n’arrive pas à percer les gros rideaux. Je dévisage ces gens que je n’ai pas pris la peine de connaître. Je dois passer pour une sauvage. Je pense à ces « toi » et à ma solitude. Je pense à tes mains qui ne me réchauffent pas. Je suis obligée de fermer les yeux. Et je ne vois pas vraiment ton visage. Je me suis blottie dans tes bras et je crois que j’ai ébréché ton petit cœur. Pardonne-moi.
Ca sonnait bizarre et les gens nous trouvaient beaux. T’as fait le fier alors que quelques jours auparavant. T’as fait le fier et tant pis pour moi. Je ne sais pas ce que tu as lu dans mes yeux. Mais pas ma détresse. Tu attendais beaucoup trop de moi.
On a enflammé hier soir. Les massues volaient et j’avais du mal à être naturelle. Peut-être était-ce un faux départ ? Y’avait du monde qui criait ton nom. Moi j’entendais plus les percus. J’entendais le vrombissement dans ma tête, que j’aurais tant voulu faire taire. Le bruit des flammes, mes mains noircies, les oreilles gelées par le vent. Ton visage orangé dans la nuit. Ne me sourit pas. Ca pourrait pas être simple pour une fois ?
Mardi

Il neige. Je rêve un peu. Que l’on se croise à la gare tout à l’heure. Peut être même que je rate ma correspondance. Je serai obligée de t’appeler. Avec une excuse en béton. Dis, je peux venir chez toi ? Retrouver ce désordre que j’aime tant. Les dessins sur le miroir, le porte manteau qui croule, les restes de pates et les cadavres sur la table, le plancher qui grince, le cendrier qui déborde, les chaises toutes branlantes, les posters en bataille, les petites annonces, le panneau Attention Danger … Tiens, j’aurais du me méfier ! Mine de rien, je connais ici presque depuis ses débuts. Je suis venue avant de te connaitre. Je te croisais avant de te regarder. C’est dur la distance. Et ça laisse espérer. J’aimerai te voir avant de partir. Qu’on dise tous les mots. Je m’en irai avec des regrets mais ce sera clair. Tu t’en voudras surement, mais c’est déjà le cas.
J’ai relu mon « carnet secret ». Ce cadeau de petite fille dans lequel j’écris parfois. Mauvaise idée. Le ventre en vrac et les souvenirs qui jaillissent. Et toujours le même prénom qui revient en pointillés. Je crois que nos routes s’éloignent. Et d’un coup. Nous revoilà. Rien n’a changé. A quand ?
Faire le tri. Ou laisser faire. Illusionner que tout sera nouveau. Moi la première.
En attendant. Si je terminais la côte en courant avant de faire une crise, il allait m’embrasser dans la semaine. L’asthme est arrivé après la côte, il m’embrassera dans la semaine. Je le sais. Aucun des précédents, mais peut être si je me laisse aller un peu. Il a l’air de bien m’aimer. J’oublierai les autres dis ?
Jeudi

Mon couloir tout vide. Le soleil sur les carreaux sales. La nostalgie m’a sauté à la gorge. Un an et demi ici. Qu’en reste-t-il ? Elle est déjà partie dans un lointain pays. Et bientôt ce sera moi aussi. Pour un nouveau cocon à reconstruire dans un nouveau pays. Chercher une coloc’ sur des sites incompréhensibles. Signer les derniers papiers « Nomination as an Erasmus exchange student ». Et prendre le temps. Le temps de savourer. Même si les week-ends ici se remplissent à toute allure.
Y’avaient les percus dans nos têtes. Les plats aux drôles de noms qu’on mangeait à pleines mains. Y’avait lui qui se rapprochait bien plus que d’habitude. « Pourquoi tu pars ? T’es sûre que tu vas pas regretter ? ». Il hurlait reste avec moi, j’ai pas eu le temps de te dire tout ce que j’avais à te dire et peut être même que je pourrais réparer ton petit cœur. Il a dit « Tu vas te trouver un copain là-bas ? ». C’est juste que j’ai celui d’avant qui prend encore toute la place alors tu vois … « Regarde-moi ». Chut, j’ai déjà entendu tout ça. Son genou contre le mien. C’est là que tout a commencé. S’il te plait ne creuse pas les souvenirs. Je m’y installe déjà bien trop souvent.
Les photos, si elles étaient en papier, elles seraient toutes usées. Trop regardées. Peut être même qu’on n’y verrait plus tes traits que j’imagine par cœur. Alors évidemment, quand j’ai vu ses dessins. Je me suis reconnue. Il me dessine. Et il parle aussi tout le temps de celui que je ne peux pas oublier. J’ai des nouvelles interposées. Tu lui donnes des miennes aussi ?
Mardi

Je m’agrippe à mes souvenirs. Je les ressasse, je cherche la faille. Et me rappeler encore. Comprendre pourquoi j’ai tant plané. Leur musique, nos doigts sur le clavier. J’y ai cru. Mais j’étais déjà plus vraiment là. Les vibrations et mes yeux ont fui les tiens. Comme elles étaient belles, cette pièce et votre mélodie. Quand j’ai arrêté de danser, quand beaucoup étaient couchés et que le jour pointait son nez, t’étais juste là. Comment je sais si je peux t’embrasser ? Tu m’as regardée et tu as tout mélangé. Comme tu étais beau, à ne pas vouloir partir.
Je me roule en boule, il suffit de mettre quelques mots à la place des silences. Faires quelques pas à la place des distances.
Je voulais t’entendre. Je voulais surtout que tu me situes. J’étais pétrifiée. Tu m’as dit c’est plus simple chacun de son côté et puis pas tout à fait t’étais super gêné t’osais pas me parler tu m’as expliqué tu voulais que je te dise ça t’arrangeait d’avoir été soûl tu voudrais me parler en vrai tu veux que je t’appelle tu ne regrette pas t’es tout perdu t’avais peur que j’ai mal compris. Et on a raccroché. Elle est pas très claire ton histoire là. On se revoit quand ?
Jeudi

J’ai pris l’air occupé. Bien sûr que je t’avais vu entrer. Ca m’a fait drôle de te faire la bise. J’osais même pas te regarder. J’ai rien compris à cette soirée. T’allais bientôt me serrer dans tes bras, c’était obligé. Et tous les gens entre toi et moi, ils allaient s’en aller. Nous laisser. T’as fini par être soûl et à raconter trop de conneries. Enfin c’est ce que je croyais. Ca m’a énervée. Un de tes potes m’a dit « J’ai beaucoup entendu parler de toi. Fonce ». Non sûrement pas. Tout était bien trop flou. Ca fait presque trois mois que tu m’attends ? Alors pourquoi on s’ignore comme ça ? Je suis tellement distante que ça me fait peur. Y’a tes mots qui résonnent dans la cuisine. « Je peux pas plaire là ». Et tes potes qui m’observent. Arrêtez. On ne se trouvera jamais comme ça.
Je faisais semblant de dormir. Pour tout faire résonner. T’es entré un doigt sur la bouche « Chhhut ». T’étais beau comme dans mes souvenirs. On a juste souri, mais moi je sentais encore tes doigts sur moi.
A parcourir la ville, les lumières et la nuit. C’est tellement grand les quelques centimètres et les mots qui nous séparent. Je suis pétrifiée. Je n’ose pas prendre ta main et t’emmener juste derrière. Pourtant je crois que tes yeux crient la même chose que les miens … Faire péter les barrières. Tellement dur pour moi. Pourquoi tu ne le fais pas ?
J’avais mal au ventre quand on s’est dit au revoir. Pourquoi on s’est loupé comme ça ? Tu crois que c’était encore à cause de la peur ? Celle dont tu m’avais parlé. Et celle qui me ronge. Pourtant. Tous les deux. Dis juste deux semaines, tu m’attendras encore ?
Mercredi

Un trait de tristesse dans les yeux. Ou beaucoup plus. Tout faire pour le cacher mais il resurgit n’importe quand. « J’ai bien vu ton petit sourire ». Je ne sais pas. Et non, désolée mais je ne parle pas. Je ne sais pas faire parler de moi.
Ces dernières semaines se sont enchaînées. J’étais saoule bien trop de soirs. Mais j’étais tellement contente. De retrouver certains. Des potes sont mêmes venus. Il me fallait une transition. Il ne manquait que lui. J’ai dis des choses que je n’aurais pas voulu. J’avais tellement mal au ventre parfois. Je ne me situe pas. Fermer les yeux la tête contre une épaule.
Accueillir les premières années. Organiser, préparer, s’agiter. Ne pas penser. Dans le photomaton, j’ai eu du mal à me regarder dans les yeux. Qui es-tu ? Qu’est-ce qu’il a aimé ? Tu crois qu’il pense à toi ? Arrête de te dénigrer. Sois sûre de toi … Bon alors oublie … ou saute dans un train.
A la dérobée. « Tu sens bon ». Et surtout un « J’ai pas envie que tu partes ». Mais on ne se connaît pas. On fait semblant, c’est plus facile. Tu distribues des câlins et moi j’ai froid. On fume et on a qu’à dire que tout va mieux.
J’ai craqué vraiment l’autre soir. Tu ne voulais pas que les autres me voient. J’ai pleuré tellement qu’après j’étais toute racornie. Tu m’as prise dans tes bras. Tu ne savais pas que je pouvais m’écrouler. Tu m’a dis que t’étais là et qu’il fallait que je parle. Mais tu sais, t’es pas vraiment là.
Je me sens si seule.
Vendredi

Bel. Très bel été. Je voulais tout raconter mais je ne dirais que. Mes cheveux dans les yeux quand je les cherchais. Et elle qui crie mon nom. Les (re)trouvailles. Nos tentes sur l’île au milieu de la multitude. Ferme les yeux. Accroche-toi c’est parti ! Les concerts s’enchaînent. On boit beaucoup. Se frayer un passage dans la foule. Les yeux vers la scène, vers les lumières. Danser, tanguer. Se laisser bercer. Pénétrer par les sons, les vibrations. Il m’a serrée dans ses bras au petit matin. Evidemment nos lèvres se sont trouvées. « Pourquoi t’as pas de mec ? ». J’ai pas trouvé de réponse. On a couru comme des gamins. En se tenant la main. On s’est enroulé tous les deux. On avait trop peur de se perdre. Et trop peur de se sentir bien ensemble. Incompréhension du lendemain, quand il a fait n’importe quoi. « Même pas mal, j’ai la peau dure ». On a passée notre temps à nous chercher des yeux. J’ai rien compris aux siens. Mais y’avait une erreur dans le scénario. C’était obligé.
J’ai parlé à plein de nouveaux gens, j’ai fait de jolies nuits blanches, j’ai fumé avec un inconnu, je me suis faite draguer par des beaux mecs, j’ai refait de la balançoire depuis longtemps, j’ai tenté de parler anglais, je me suis baignée dans la rivière, j’ai inversé les jours et les nuits, j’ai bu des cocktails improbables, j’ai espéré très fort et j’ai beaucoup ri … Après, la musique à fond, les sacs sur les genoux, les cernes et le sourire en grand, on a repris la route. Avaler des kilomètres dans des villes aux drôles de noms. S’arrêter au hasard et découvrir au réveil. On rentrerait par la mer. C’était décidé.
Et il est venu me parler. S’excuser, raconter. Pour que je comprenne. Pourquoi il était incapable de prendre soin de moi. Pourquoi il avait peur. Moi j’étais triste et contente mélangé. A demain on n’y pense pas. La fin du voyage était très belle. Lui aussi était très beau. On a vu la mer. On a peu dormi pour égrener les secondes sur nos peaux. On avait peur. On s’est fait la bise sur le quai de la gare. La bise juste au coin de la bouche.


"Bon, tu prends ta craie et tu lui redessines un grand sourire par-dessus. Voilà, il déborde un peu mais c’est pas grave, comme ça tu pourras en donner aux autres."