Lundi

On court à toute vitesse. Vers tout à l’heure, vers demain. Vers quand on sera grand pour de vrai. Comme eux, qui sont revenus montrer leur école à leurs enfants. J’ai eu mal au ventre. On parle d’Erasmus et de césure. Comment remplir les dossiers. C’est ça, comment remplir les dossiers. Réveillez-moi. Je me souviens à peine d’avoir passé le Bac. Je ne peux pas être si grande, c’est impossible.
Il s’est assis à côté de moi. Il a essayé d’apaiser les dernières rancœurs. Les déceptions. J’avais les yeux bien trop dans le vague. Ne pas pleurer. Je voulais qu’il parle toujours. Il a fini par poser les questions que je n’aime pas. Je me suis recroquevillée au fond de moi-même. Stop. Je ne sais pas. Je ne veux pas. En parler. Inventer. « T’es un mystère ». Pardon. Dans quels bras je peux me blottir ?
Tout s’étiole. On dilue dans l’alcool. Les espérances et les désillusions. On se confine dans nos petites voitures. On s’envole vers la mer. Cap de plonger la tête la première. Tape toi la tête tout éclate. Tout éclate et on s’accroche on laisse aller. Le vent emmêle les cheveux. Et emporte la fin des phrases. A nous d’imaginer. Concert la fumée aux lèvres. Bisous dans le cou. Je ne savais pas que j’étais une jolie fille. Et il enchaîne les conneries cet abruti. « C’est la belle vie alors ? » … euh … ah ? Le mode d’emploi je le connais. C’est juste que je sais pas l’appliquer. L’ombre s’installe souvent dans mes sourires.
Vendredi

Je me détache. Tout le temps. De moi-même. C’est plus facile. J’ai l’impression. Mais c’est faux tout ça. Il faut que j’y arrive. Que mes émotions elles débarquent le moment venu. Et non bien après, quand tout est passé et que c’est déjà trop tard. Quand j’y repense bien au calme. Je dois être un glaçon, tout froid et tout prétentieux. Mais c’est juste que je ne sais pas me laisser aller. Et j’ai plus envie de boire. L’alcool aussi me reste en travers de la gorge.
Ils auront découvert que je suis une fille super cool en fait. Qui sous le soleil a deux pommes rouges à la place des joues. Et qui n’a jamais joué à la barbie étant petite. Qui n’aime pas plein de choses et qui veut bien refaire le monde. Une fille dans sa bulle et même que c’est super drôle de l’embêter, en étant le plus relou possible. Sourires communs.
On aura beaucoup vu les étoiles, très peu dormi et mangé que des pâtes. Les yeux ont pétillé très forts, les cœurs aussi parfois. On se sera bien rapproché, mais toujours moins qu’il n’aurait fallu. On a tous un plus ou moins gros sac de nœuds à démêler. Les petites attentions ont fait très plaisir. Jolies miettes de bonheur. Festin de miettes.
Moi j’ai changé d’avis sur eux. Ils m’ont beaucoup fait rire. Et je les ai trouvés beaux. On a parlé sérieusement et inventé des histoires folles. Il suffisait d’un rien et le jeu commence.
Y’a de jolies semaines hors du temps. Bien sûr tout s’arrête ou tout change par la suite. N’empêche. Ca nous a collé le sourire.
Vendredi

Tout s’embrouille se mélange. Je m’emmêle. J’ai constamment les larmes au bord des yeux. Je me noie dans les soirées. Je me sens légère. J’oublie. Illusion éphémère. Cruelle.
Celui d’avant. Celui de mes deux années de galère. Celui qui me redonnait toujours le sourire. Qui me glissait les lunettes de star sur le nez pour qu’on arrête de se regarder. Qui faisait semblant d’avoir oublié qu’il portait mon écharpe, pour ne pas me la rendre. Il n’est plus avec sa copine. Je ne peux pas m’empêcher d’y penser. Après ce qu’il m’avait dit. Mais je ne le reverrai sûrement jamais.
Il y a surtout eu l’autre soir. Je détestais. Cette musique, leur joie toute calculée. Et surtout moi. Et puis j’ai lâché prise. J’ai discuté avec un drôle de mec. Il me faisait danser, m’offrait à boire et me regardait sourire. J’étais saoule et c’est un autre qui m’a embrassée. J’ai pleuré dans ses bras que je ne voulais pas. Ca n’a fait que resserrer le nœud dans mon ventre. Je suis à cran. Il m’a dit de très jolies choses. J’étais encore plus mal. C’était pas de lui que je voulais entendre tout ça … J’ai appris que j’avais beaucoup plu au premier. Oui le même qui me plaisait. Naturellement il habite juste à l’autre bout de la France. Je crois que je le fais exprès.
Pour le reste c’était un « t’es toute triste ». Et elle m’a gentiment proposé de l’écoute. Je me suis blottie au fond de mon siège pour regarder la pluie filer sur les lignes blanches. Monotonie.
Mon temps ne m’appartient plus. Ca passe si vite. On s’entasse dans nos petites chambres pour finaliser les projets. On partage les oreillers et les assiettes de pâtes. Les yeux brillent à l’écran mais ça prend forme. [Je voudrais un câlin. Juste un câlin. Je n’ose même pas lui dire]. « Je vais me coucher ». Il paraît que c’est pour éviter la confrontation.
Il neige chez moi.
Jeudi

La déception bien sûr. L’incompréhension surtout. Je sais encore moins où je vais. Peut-être est-ce mieux comme ça. Mais une petite lumière à l’horizon, y’a pas à dire, ça aide hein. Je sombre tout doucement. Rien ne change et pourtant.
On est allé voir la mer. Comme ça sur un coup de tête. Y’avait Brel dans la voiture et le soleil dans les rétros. Je cherche la liberté. Il faisait presque nuit quand on est arrivé. C’est pas grave, les reflets de lune c’est joli aussi. Non, c’est pas grave. Ici personne ne se connait. On rit, on fume, on parle. Mais pas de grand-chose finalement. Ca ne comble pas vraiment les vides.
On a eu une belle journée pleine de soleil. Qui fait rosir les joues. Ca ressemblait bien à une brochette de potes. Les cailloux dégringolent sous nos pas. On plisse les yeux à contre-jour. La sieste s’éternise nos têtes côte-à-côte. La soirée de la veille revient un peu. Se mélanger aux sourires de l’instant. Les remarques taquines fusent. On marche encore sur des histoires. Prendre l’air, laisser le reste. Et on quittera l’ordinaire.
Il faut que je réussisse à parler. Dire les sensations quand elles sont là. Après je ressasse les mêmes moments. Et un petit mot de ma part aurait changé bien des choses. Même un regard. Juste pour dire que je t’aime un peu plus que ça. Ce serait dommage d’en rester là.
Vendredi

« L’temps des cerises ce que ça vaut
Quand la chair est tombée par terre
Démerde toi avec les noyaux »
Tout s’étiole lentement. Moi. Mes envies. Mon énergie. Je fais semblant de vivre un peu. Beaucoup parfois. Trop.
Voir leurs yeux tous étonnés. Parce qu’ils pensaient me connaître. Et que finalement pas comme ça. Je me cogne de partout. J’me casse la gueule à l’intérieur. Et je ne fais que sourire. Tellement facile. Mais ça fait mal. De plus en plus. Et ça personne le voit. Le train file et je remonte les souvenirs. Puis grand vent, grand blanc. La neige et les flashes en pleine tête. Sourire encore. Changement de décors.
Je plonge dans les verres qui pétillent. Dans l’ambiance. Dans la nuit. Je crois que je suis absente de mon corps. Anesthésie. Je vois les rires et les délires. Les mains sur la buée de la vitre, les photos dans le miroir. Et son absence. J’oublie. J’accélère. Je fais un puzzle du temps. Comme ça peut-être qu’en composant tout se réalisera. Je rafistole. Je me rafistole. Du mieux que je peux. Mais ça ne tient plus. Il faudrait sûrement que je remonte mes manches. Que je prenne la vie ma vie et que je remette tout d’aplomb. Pas forcément carré hein. Juste un peu plus rectiligne.
Mercredi

Tout a commencé avec ses mains qui frottaient mon dos glacé. Le début des sourires et des espoirs c’était là. J’avais bien trop bu. « T’es très jolie ». J’ai gardé son chapeau et on a inventé des histoires dans des langues rigolotes. Après c’était l’éternel petit jeu. Oui mais non.
Et puis une tête bouclée a fait son intrusion dans la partie. Aves des règles un différentes. J’ai pas bien compris encore. J’ai peur que tout dégringole. Je suis trop sur les nerfs. Y’avait le soir où il a fait n’importe quoi. Et pourtant c’était le premier à toquer à ma porte pour me demander ce qui me ferait plaisir. Pour mon anniversaire. Changement de dizaine. Faudra s’y faire. Quelques larmes ont failli s’inviter. « Arrête ou je vais m’y mettre aussi ! ». On a fait des gâteaux, en trempant bien les mains dans la pâte. Pour se faire des peintures d’indiens sur les joues. Après j’ai espéré mais il n’a fait que m’offrir à boire. Il a mis tellement de bonne humeur de partout. J’étais obligée de pétiller.
Comment je fais pour qu’il me serre dans ses bras ? Je fais tout ce que je ne veux pas et je ne sais pas ce qu’il pense. Je ne contrôle pas et je plane trop. Et puis celui du début en filigrane. Qui mime l’ingénu un peu et qui ne sait pas choisir – lui non plus. Et puis aussi cette drôle de bande qui m’a adoptée. Parce que. Oui ça va j’ai compris.
Je ne dors plus beaucoup. Plus l’envie juste le besoin. Les cours me dépassent. Les rayons d’hiver s’infiltrent. Ma neige est bien loin. Qu’est-ce qu’il y a derrière tes yeux ? Je peux dire des vrais mots ou il est encore trop tôt ? Peut-être même trop tard je ne sais pas. Je ne veux pas que tu t’éloignes … mais je fais tout pour. Je ne suis pas vraiment moi. J’ai peur.
Lundi

Pas le temps de reprendre mon souffle. Les polys s’entassent dans un coin de ma chambre alors qu’Octobre est bien là. Il y a toujours quelqu’un pour frapper à ma porte, me proposer un apéro et m’empêcher de fermer les yeux. Les soirées s’enchaînent à folle allure. Je voudrais juste respirer et savourer mais. Plus tard.
Petites bières et la mousse sur les lèvres. La tête en arrière pour voir les étoiles. A chercher du feu dans toutes les poches. Les grands coucous avec les bras à contre-jour. Pour mieux plisser les yeux. Et la fumée s’échappe et se glisse entre nous. [Je fume trop] [mais j’aime tellement le sourire qui se dépose tout seul]. J’imagine des histoires avec quelques regards. Et le cruel appel de la copine finit toujours par arriver.
On pédale dans la nuit. Juste pour déguster des pâtisseries orientales. Le corps peint en couleurs, il m’a serré dans ses bras. Reste un peu de rouge dans mon cou. La musique dégringole les rues de la ville. Nous on trébuche sur les trottoirs. Ils parlent fort et je me tais. Je suis déjà déçue de gens que je connais à peine. Et puis un rien plus tard ils m’émerveillent. Je suis fatiguée.
J’ai repris les massues. Ca les a fait sourire. J’aime beaucoup les fins de soirées. Emmitouflés dans des couches de pulls en grosse laine. Les yeux brillent toujours. Et il paraît qu’ils ne mentent pas.
Jeudi

Et sinon y’aura tes yeux au creux de mon cou. On se serre la main. C’est cordial hein ? Je voulais juste dire que j’aimais bien. Ces petits rituels tous les soirs. Oui tu vois. Quelques bières et après on joue. Mais tu sais j’étais pas fatiguée la dernière fois. C’est juste que je savais pas où m’asseoir. Et j’aurais bien aimé retourner chez toi. Tu m’as dit que tu n’avais rien changé depuis la dernière fois.
Tu parles trop vite et ça me fait rire. Tu répètes ce que je dis parfois. Moi je n’attends pas grand-chose. Ou beaucoup trop. Je change d’avis tout le temps. J’ai envie de vivre de plus en plus fort. J’ai mal au ventre quand je n’entends plus mon cœur battre. J’ai un problème d’illusions. Illusion. Illusion.
On a pédalé au ralenti l’autre soir. Il faisait encore chaud et j’ai enchaîné les rhums.
-T’as l’air conne à attendre comme ça.
-Il voulait dire qu’il se trouve con quand il te regarde …
Photos en noir et blanc. La musique est entrée. En fait si le destin fait rien, il suffirait que je me décide. Il suffirait.
Parfois je sais pas s’il faut tout ralentir ou tout accélérer.
Dimanche

Ville couleurs et soleil. Une rentrée sur un air de colo de vacances. Déménagement et puis l’amphi bondé. Et les deuxièmes années nous embarquent dans une jolie semaine. Barbecue et bières à la cafet’. 250 prénoms à retenir. Moi je tangue déjà. Les danses se déchaînent. Evidemment je repère une tête blonde. Il a les yeux du musicien.
On enchaîne les soirées. Apéro sous les étoiles. Musique à fond. Ou déguisements fous. Course-poursuite dans la ville avec cri de guerre. Shisha sur la moquette. Oh et puis. Disons sourire scotché sur la tronche.
Et puis en fait je me sens super seule. Pas à l’aise avec ce que je ressens. Je sais pas dire à mon blond qu’il me plaît. Je sais pas danser comme toutes les filles. Je sais l’ignorer parce que tout ce que je dis prendra trop d’importance. Je sais fumer trop et danser n’importe comment.
On fait des petits repas entre nouveaux voisins. On écoute des profs passionnés. On dort 3 heures pas nuit, au mieux. On fabrique des trucs en carton. On découvre encore de nouvelles têtes. On sèche déjà les cours en amphi. Mon blond me dit qu’il ne vit pas là. Jamais rien ne marchera avec moi.
Sinon je suis une étudiante pour de vrai.
Samedi

Y’a les sourires qui se dessinent. Et pas qu’à l’horizon. Aujourd’hui commence ma nouvelle vie.
Même si en montant dans le train, je savais. Je savais que je ne le reverrais plus. Ca voulait dire que même s’il m’appelle, je serais trop loin. De ses beaux yeux remplis d’envies et de promesses. De son attention et des interdits. Merci pour tes étoiles dans ma nuit. Je me laisse bercer par des images.
L’été file. J’ai le sourire bien accroché. Qui parvient parfois à se casser la gueule. J’ai renoncé à Paris et son prestige. J’ai choisi de vivre. Beaux résultats au concours. Stop. Maintenant ce sera plein soleil.
Y’avait lui sur le quai de la gare, avec ses mots qu’il ne trouvait pas en français. Alors son drôle d’accent chante dans mes oreilles et je rougis un peu. Et puis la découverte de l’île à vélo avec elle. L’imagination qui prend forme. Nos verres au comptoir et les joues qui chauffent. Le serveur nous dit « Je suis seul … ». Et nos rires reprennent.
J’ai balancé mon sac sur l’épaule. Et tout s’enchaîne très vite. Notre folle équipée s’est envolée. Les pavés s’étendent, vieux monuments et découvertes sur fond d’accordéon. Y’aura eu tous ces bars et les retours à l’aube on n’sait plus trop comment. Et rigoler en se tenant le ventre. Inconsciente un peu.
« A la tienne ! ». Et ses yeux verts m’ont suppliée. Entre deux pintes et jusqu’à tard. « Je peux te demander de venir avec moi au Tsiget ? ». Oui tu peux. « Alors tu veux venir avec moi ? ». Je me sens vivre. J’avais juste le cœur en tortillon devant cette porte en bois. Et toi aussi je l’ai bien vu. « Tu viens ? ».
Les dortoirs multicolores. Et ces langues qui chantent murmurées dans la nuit. Départ au petit matin, à gravir des montagnes. Rencontres inattendues, infortunes de passages. Et les yeux émerveillés. On a à peine sept ans.
Garde tes yeux d’enfant. Il reste plein de possibles.


